Fait prodigieux

Barrage reconstruit en ciment après la tragédie de 1885

Barrage reconstruit en ciment après la tragédie de 1885

En 1885, un barrage en bois coupait la rivière Saint-Jean-Baptiste, appelée communément rivière Mascouche. Sur la rive gauche, des arbres géants escaladent le flanc abrupt du coteau; sur la rive droite, en amont du moulin, une longue chaussée maintient, aujourd’hui, le niveau de l’eau à quelque douze pieds au-dessus du lit de la rivière. Au temps des grandes précipitations ou de là fonte des neiges, l’eau tombe d’une chute qui peut atteindre plus de quatorze pieds de hauteur. Le barrage se dresse sur une distance de cent pieds. Autrefois, plus on s’éloignait du moulin, moins la chaussée offrait de sécurité. En 1926, monsieur Corbeil lui a donné une plus grande solidité. Le long de la chaussée, à proximité du moulin, une longue remise mettait chevaux et voitures à couvert, en attendant le chargement de belle farine blanche.

Le manoir et les autres bâtiments sont placés dans un frais et riant vallon en forme d’amphithéâtre, abrité contre la violence des vents.

Moulin à Scie, Moulin à farine

Moulin à Scie, Moulin à farine, rivière St-Jean-Baptiste en aval du barrage

 Transportons-nous maintenant au soir du 25 avril 1885. La rivière retient encore ses glaces. Dans la maison du meunier, les âmes qui y vivent reposent dans la paix de la nuit. Cependant, madame Jean-Baptiste Morin, la mère de famille, est souffrante, car elle relève de couches récentes. Mademoiselle Philomène Marineau, cousine de madame Morin, partage les peines et les joies de la famille du meunier en vivant au milieu d’elle. Ces jours-ci, elle veille tout spécialement sur la progéniture de monsieur Morin, car son épouse, comme nous l’avons dit, est souffrante.

Le 25 avril 1885, cinq garçons et trois filles composaient la famille Jean-Baptiste Morin, avec le père et la mère. Quel courage il fallait pour subvenir aux besoins d’une grappe d’enfants, tous en bas âge! Jugez vous-mêmes!

 Moulin à scie et à farine et maison du meunier

Moulin à scie, moulin à farine et maison du meunier

Le meunier, marié à 32 ans, avait 41 ans en 1885; madame Morin: 31 ans, après avoir porté 8 enfants au cours des 9 ans de mariage: Jean-Baptiste (junior): 7 ans,  Joseph-Raoul: 6 ans, Marie-Victoria: 5 ans, Joseph-Wilfrid: 4 ans, Joseph-Henri: 1 an, et Marie-Clorida-Hélène: 5 jours.

 Le 25 avril, toute la famille Morin, ainsi que mademoiselle Marineau, reposent au rez-de-chaussée de la maison du meunier: en tout dix personnes.

Laissons à monsieur Luc-Antoine-Ferdinand Crépeau, en 1910, raconter l’événement en ces termes:

« Un dégel inattendu, s’étant produit en haut du Rapide, la rivière habituellement si paisible, se mit à grossir d’une façon prodigieuse, et tel un torrent furieux, charriant terre et glaçons accéléra sa course du côté du Manoir.

La, arrêtée par le barrage du moulin, resserré entre deux rives devenues trop étroites pour laisser passer la masse considérable de ses eaux, elle se replie et revient sur elle-même, tourbillonne, monte, monte encore, cherchant partout une issue. N’en trouvant point, furieuse, elle enfonce la chaussée et se précipite par le chemin qui conduit au moulin, entraînant avec elle une grande partie d’un immense tas de billots qui se trouvaient là. Il est environ onze heures du soir. Le meunier monsieur Jean-Baptiste Morin, repose tranquillement avec ses enfants, sa femme, la cousine de celle-ci, mademoiselle Philomène Marineau, au rez-de-chaussée de sa maison. »

Mettant ses pieds nus sur le plancher, le meunier constata, à sa grande surprise, que 3 à 4 pouces d’eau couraient sur le parquet de la chambre. L’eau s’infiltrait déjà par les ouvertures. C’était, nous le devinons, l’annonce du torrent qui bientôt dévalera vers le moulin.

Il n’y a pas de temps à perdre, il faut faire vite, pense sûrement le brave Meunier. Il se précipite donc vers le lit où reposent les bambins; il les secoue vigoureusement et les plante dans l’escalier qui monte au premier étage. Peine perdue! les enfants, ne pouvant réaliser ce qui se passe, redescendent au rez-de-chaussée. Monsieur Morin essaie de les retenir, puis court vers son épouse qu’il transporte dans ses bras. On est dans une grande obscurité, l’électricité n’ayant pas encore fait son apparition. Mademoiselle Marineau se multiplie auprès des enfants.

Bientôt c’est un sauve-qui-peut général, car les flots et les glaces viennent d’enfoncer la porte et les fenêtres par lesquelles entrent les billots et les glaçons. On se précipite dans l’escalier. L’eau atteint un niveau de cinq pieds. Monsieur Morin, n’écoutant que son amour paternel et son courage, se jette dans l’eau glacée. Il doit se débattre contre les eaux courroucées qui le menacent et après des efforts inouïs, revenir au point de départ. Il faillit perdre la vie en sauvant la toute frêle Marie-Clorida, âgée de cinq jours. L’eau monte encore et renverse le berceau du petit Joseph. Pauvre enfant, il est noyé; Victoria a été abandonnée dans sa couchette.

Maison du meunier

Fenêtre de la maison du meunier en arrière

Au premier étage, monsieur Jean-Baptiste Morin a vite fait d’allumer le gros poêle qui s’y trouve remis et de placer le fanal allumé dans une des fenêtres qui donnent sur le Manoir. Il veut par là rassurer le propriétaire et lui signifier qu’on est en sécurité. Mais, ce soir-là, monsieur Uldéric Corbeil est absent.

 Laissons, pendant quelques instants, Victoria Morin à son sort et suivons le meunier et les rescapés. Monsieur Morin s’est emparé de planches prises dans le moulin et, les étendant sur les glaces amoncelées, fait traverser les siens sur l’autre rive de la petite rivière qui a une centaine de pieds de largeur à cet endroit. Il faut se presser, car le barrage menace de se rompre sous la violente poussée de l’eau et des glaçons. En effet, plusieurs heures plus tard, il sera entraîné par les flots.

La maison de monsieur Élie Morin, frère du meunier se dresse à quelques arpents en amont du moulin. Dans la nuit, à travers bois, sur un plan incliné où la neige n’est peut-être pas encore toute fondue sous les arbres en cette fin d’avril, les survivants gagnent cette accueillante demeure, à peine vêtus contre le froid. Monsieur Jean-Baptiste Morin marche péniblement, soutenant son épouse qui a pu chausser des bottes; les bambins, 7 ans, 6 ans, 4 ans, s’agrippent à leurs parents et à mademoiselle Marineau. Dans le groupe il faut aussi compter un garçon d’un an et un frêle bébé né cinq jours plus tôt. Le fracas des glaces qui frappe le vieux moulin empêche sans doute de saisir les pleurs ou les cris des bambins qui probablement trébuchent et tombent.

Le domaine Seigneurial à l'époque des seigneurs Pangman

Le domaine Seigneurial à l’époque des seigneurs Pangman

Chez monsieur Élie Morin, une chaleur bienfaisante se répand autour du poêle et sous les couvertures de laine. Il n’y a pas de doute, les quatre petits gars et le bébé ne tardent pas à plonger dans le sommeil. Monsieur Jean-Baptiste Morin, fourbu, harassé, écrasé sous le poids de l’émotion et de la fatigue, s’allonge. S’il prend un certain repos, celui-ci est sans doute coupé de cauchemars. On peut aussi s’imaginer l’angoisse qui oppresse le coeur de la pauvre mère de famille: deux enfants échappent à ses tendresses. Quant à mademoiselle Marineau, l’âme charitable, elle devait être bouleversée par les événements qu’elle traversait.

Chaque soir, on récitait le chapelet en famille, dans la maison du meunier Morin. Marie Marineau, l’épouse affectueuse, avait un nom qui sonnait deux fois celui de la Vierge. Monsieur Morin était pieux, sobre et estimé de tous pour son honnêteté et son extrême obligeance.

Nous avons dit que le petit Joseph-Henri, âgé de deux ans et quelques jours, avait trouvé la mort cette nuit-là, noyé, et peut-être broyé par les glaçons. Inclinons-nous devant Dieu; ses desseins sont impénétrables, ne cherchons pas à les scruter.

Mais qu’est-il advenu de Victoria, la petite âgée de cinq ans et quelques mois, qui fut laissée à l’intérieur de la maison du meunier, en pleine nuit, à la merci des flots? Écoutons Monsieur Crépeau:

« La couchette de la petite fille, abritée par la porte contre le ressac des eaux (c’est-à-dire le retour violent des vagues sur elle-même, lorsqu’elles ont frappé contre un obstacle), qui atteignent alors la hauteur de cinq pieds, est soulevée presque jusqu’au plafond. Par un effet de l’instinct de conservation, la petite fille saisit la partie supérieure de la porte et s’y cramponne, pendant que les eaux impriment à la couchette dans laquelle elle repose, un mouvement continuel d’oscillation. C’est dans cette périlleuse situation que resta cette enfant, depuis environ onze heures du soir à dix heures du matin, le corps baignant presque en entier dans l’onde souillée et glaciale. Comment a-t-elle échappé à la mort à laquelle elle paraissait être vouée? »

«Le lendemain, vers neuf ou dix heures, rapporte Monsieur Wilfrid Morin, papa, mon oncle Élie et Monsieur Joseph Alexander se sont rendus au moulin. Il y avait, paraît-il, encore de trois à quatre pieds d’eau dans la maison.

Les trois hommes pénétrèrent dans le moulin par l’étage supérieur. Ils pratiquèrent une ouverture dans le plancher, au-dessus de la chambre où se trouvait Victoria, c’est-à-dire la chambre de papa et de maman.

Maison du meunier par en arrière

Maison du meunier par en arrière

Soudain, Monsieur Alexandre s’exclama tout joyeux: «Baptiste, tu as encore un enfant qui vit! Je l’entends de la chambre. Il s’en saisit et c’est à ce moment-là qu’il aurait dit à l’enfant: «Tu n’as pas eu peur?» La petite lui a répondu spontanément, en indiquant de la main l’angle de la chambre: «Voyez-vous la grade femme blanche dans le coin. Elle a eu soin de moi tout le temps et m’a dit de ne pas avoir peur.» 

Les hommes ont dû écarquiller les yeux… L’enfant fut hissée à l’étage supérieur.

«Victoria, raconte monsieur Crépeau, se jeta au cou de son père et, l’enlaçant de ses petits bras, elle le serrait à l’étouffer.»

Le papa, stupéfait, mais tout heureux, emporta son «trophée», qui valait sûrement pour lui plusieurs fois son pesant d’or. Il gagna précipitamment la maison de son frère, Monsieur Élie Morin. On peut s’imaginer la joie, l’allégresse qu’éprouva Madame Morin en revoyant sa chère enfant.

Mademoiselle Philomène Marineau, poursuit l’auteur de la monographie de Mascouche, nous raconte que les membres de la petite Victoria étaient tellement transis de froid, que les linges trempés dans l’eau chaude qu’on appliquait dessus, étaient aussitôt refroidis. Quand on retira Victoria, elle n’avait de sec, sur elle, que la couture des manches de sa petite chemise de nuit.

Comme madame Hormisdas Chaput lui demandait si elle n’avait pas eu peur d’être emportée par l’eau et de se noyer, elle répondit que n0n; qu’il y avait à côté d’elle une belle Dame, qui la soutenait et l’encourageait à ne pas avoir peur.

De son côté, Monsieur Wilfrid Morin, frère de Victoria, me communique les détails suivants: «Maman et la cousine Fémina (Philomène), qui habitait avec nous depuis quelques années, entortillèrent Victoria dans des couvertures de laine trempées dans de l’eau chaude avec moutarde.

La chère petite soeur n’a éprouvé aucune douleur, et même dans l’après-midi nous avons joué ensemble avec nos cousins et cousines, enfants de mon oncle Élie Morin.»

IMG_4429aVictoria Morin, la fille du meunier, avait passé approximativement onze heures, plongée dans l’eau glacée, une grande partie du temps dans l’obscurité complète de la nuit, alors que les glaçons et les billes de bois pénétraient dans la maison, que la rivière, sortie de son lit, se déchaînait sur le moulin et la demeure du meunier avec un fracas épouvantable. Toutes les portes et les fenêtres au rez-de-chaussée, avaient été enfoncées et les flots tumultueux traversaient le bâtiment par ces issues.

Cette histoire connue de toutes les personnes de Mascouche qui sont unanimes à la déclarer vraie et authentique, a été vécue dans la nuit du 23 au 24 avril 1885.

Un des frères de Victoria encore vivant en 1957 rapporte ce qui suit: « Je me souviens du temps où Victoria est tombée malade. Je fus administré le même jour qu’elle. La cousine Fémina (Philomène), qui habitait avec nous, lui prodiguait les meilleurs soins.

Cette cousine de maman était bonne couturière. En ce temps-là, la grande mode pour la coiffure des jeunes filles, c’était une espèce de casquette avec deux palettes. Elle promit à Victoria de lui en faire une. Mais celle-ci refusa l’offre: «Je préfère la belle couronne blanche que j’aurai au ciel» répondit-elle.

Qui lui avait donné cette assurance? On peut croire que ce fut le passage de la très Sainte Vierge dans sa vie d’enfant bien pure.

De plus, le meunier, deux de ses fils et sa fille Victoria décéderont tous en avril 1891, un mois après le décès d’un autre fils du meunier,  Joseph-Raoul.

En 1957, alors que le Manoir était la propriété des Frères de Saint-Gabriel, une statue en marbre de carrare et sculptée en Italie, a été fixée sur l’un des murs extérieurs de la demeure du meunier. Les pieds de la Vierge indiquent la hauteur approximative des eaux, lors de la débâcle qui faillit engloutir la petite Victoria.

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